Pascal Béglin : "une Silicon Valley à la française ne se décrète pas"

le 03/05/2010 à 22:07
Pascal Béglin : "une Silicon Valley à la française ne se décrète pas"
Pascal Béglin est Président de Streamwide, diplômé de l'Ecole polytechnique et de Télécom ParisTech. Lauréat du Prix de l'entrepreneur en 2003, il est membre du jury du Prix des technologies numériques de Télécom Paristech, qui se tiendra à Paris jeudi 6 mai. Organisé par Télécom ParisTech et par Télécom ParisTech alumni, l'association des diplômés, il récompense un promoteur de la société numérique, un manager d'entreprise, et un innovateur dans le cadre des nouvelles technologies.

Pascal Béglin, bonjour. Vous êtes dans le jury du Prix des technologies numériques, dont vous étiez lauréat en 2003. Qu'apporte un prix comme celui-ci pour un entrepreneur ?

L'intérêt du prix est de donner une certaine légitimité vis-à-vis du reste de la France. Il permet d'être plus connu dans l'environnement télécom. Il est beaucoup plus confidentiel qu'un prix comme les Spiffy Awards, notamment parce qu'il manque d'une couverture médiatique. Cela dit, c'est un prix français, donc qui n'a pas vocation à donner une légitimité vis-à-vis du reste du monde. Nous ne sommes pas au centre du monde comme peut l'être la Silicon Valley, et donc il faut encore passer par une implantation à l'étranger pour survivre sur le marché télécom, ne serait-ce que pour amortir les frais de R&D. Streamwide s'est implanté dans plusieurs pays, notamment aux Etats-Unis, près de New-York. C'est aussi une façon de ne pas laisser les entreprises américaines se développer sur un marché très peu compétitif - les Etats-Unis - pour ensuite venir se développer sur nos terres.

Personnellement, c'est aussi un acte civique d'être dans le jury. J'essaye de contribuer après avoir reçu. Cela me semblait naturel, d'autant que c'est un moment sympa, qui me permet de voir des connassances, et de parler des grandes tendances avec eux, etc. C'est une question d'éthique personnelle : il me semble important de participer au développement des entreprises de haut technologie en France.

On entend parfois (souvent) que la France manque d'innovation, vous êtes de cet avis ?

C'est exactement l'inverse. En France, particulièrement dans notre domaine, il y a plus d'innovation qu'aux Etats-Unis. On sait juste beaucoup moins bien la marketer. L'innovation est moindre aux USA, mais chaque nouveauté crée toute une mayonnaise. En France, beaucoup d'entreprises sont beaucoup plus innovantes, mais on leur reproche d'être trop petites, de ne pas gagner d'argent, alors que pour la même taille et des pertes plus importantes dans la Silicon Valley, on considérera que c'est normal. Les Français ont un complexe en matière de taille, de technologies. Alors que dans le domaine de l'IP par exemple, nous sommes bien en avance, car c'est un marché hautement compétitif. On voit des offres à 29,99 euros en France, alors qu'aux Etats-Unis, on trouve une version dégradée à 120 dollars. Une entrée agressive et un marketing nouveau autour du concept de box ont permis à Xavier Niel de déclencher beaucoup d'innovations. Sur ce point, nous n'avons pas à avoir honte, car nous sommes bien en avance sur les Etats-Unis. Mais pour des équipementiers télécom, le marché français ne suffit absolument pas.

L'émergence d'une Silicon Valley à la française pourrait-elle améliorer l'image de l'innovation ?

Pour la Silicon Valley à la française, le problème est plus large. Il y a plein de choses qui vont avec la Silicon Valley. Aux Etats-Unis, les startups bénéficient du Small business act, alors qu'en France il y a encore une forte ségrégation anti-PME dans les grands groupes. Déclarer « Saclay est la Silicon Valley à la française » ne sert à rien. Une Silicon Valley à la française ne se décrète pas. Il faut développer les mentalités, le capital-risque, créer un marché de la liquidité. Ce n'est pas une construction ex-nihilo technocratique qui la fera émerger. Il y a un problème de loi : les grandes entreprises doivent se sentir responsables du développement des sociétés de high-tech. La ségrégation est un frein, car il y a un conservatisme français en la matière. On aime les grands champions, qu'on fait grossir, sans conscience que l'innovation vient des petites entreprises. Il faut apprendre à prendre des risques, ou on ne parviendra pas à innover. Les grandes entreprises françaises ne donnent pas l'exemple.

Aux Etats-Unis, jamais je n'ai entendu dire « Vous êtes trop petit », alors que chez nous, la question est systématiquement posée. Il va falloir beaucoup de temps avant que cette discrimination positive arrive en France, et il va falloir que le gouvernement décide de faire évoluer les mentalités par la loi. On parle depuis des années de Small business act à la française, et on l'attend toujours.

Il y a aussi aux Etats-Unis un contrôle des petites entreprises par les grandes. On le voit avec les verrouillages installés par les systèmes d'exploitation, notamment sur le marché de la mobilité...

Le système d'exploitation, c'est comme le standard des cassettes vidéos. Tout le monde se bat pour l'avoir, mais au final, une fois que quelqu'un l'a obtenu, c'est le film qui est dessus qui fait la différence. Aujourd'hui, il y a une bataille entre les systèmes d'exploitation. Android s'imposera probablement, mais tout l'intérêt réside de toute façon dans les applications. La bataille des systèmes a un intérêt, car c'est une certaine forme de contrôle du marché, mais ça n'a aucun impact vu de l'utilisateur. C'est réservé aux geeks, ou a une communauté de développeurs. Monsieur Tout-le-Monde n'en a rien à faire, du moment que ça marche. Pour nous, ça a un intérêt, comme pour tous les gens qui veulent développer des applications. Et nous préférons évidemment les systèmes plus ouverts, comme Android. De toute façon, la question ne se posera bientôt plus sur la diversité des systèmes. Le marché va être bipolaire : Android contre Apple. Le reste, c'est une bataille d'arrière-garde. Il n'y aura rien d'autre sur PDA grand-public avant un bout de temps.

Pascal Béglin, je vous remercie.

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