Justice réelle pour un monde virtuel

le 27/10/2008 à 22:49
Justice réelle pour un monde virtuel
La semaine dernière, deux cas pour le moins insolites ont mis en lumière la dimension particulière des mondes virtuels et leur impact sur la vie réelle. Comment la justice doit-elle réagir face à des crimes commis au sein de ces mondes parallèles ? Mercredi dernier, un adolescent des Pays-Bas fut condamné à effectuer des travaux d'intérêt général - dans la vie réelle - après avoir été accusé d'avoir dérobé des objets virtuels au sein d'un jeu vidéo. C'est le 6 septembre dernier que ce jeune joueur de 15 ans, accompagné d'un complice de 14 ans, obligea un garçon de 13 ans à s'identifier sur son compte utilisateur de RuneScape afin de leur transférer de la monnaie et des biens virtuels. C'est alors que les choses dérapent dans le monde bien réel, car après avoir refusé de procéder au transfert, la victime fut rouée de coups et, sous la menace d'un couteau, fut finalement forcée d'établir la transaction. Cependant, lors du procès, qui se déroula dans la ville de Leeuwarden, les agressions physiques encourues par la victime ne furent pas prises en compte par le juge qui préféra se concentrer sur le vol des biens virtuels. L'homme de loi déclara alors : "pour la loi, les biens n'ont pas besoins d'être matériels pour considérés comme ayant été volés". L'agresseur principal écopa de 160 heures de travaux communautaires ou 80 jours de prison. Toujours dans le monde virtuel, Reuters rapporte que vendredi dernier, une femme japonaise aurait été condamnée à effectuer une peine pouvant aller jusqu'à 5 ans d'emprisonnement ou une amende jusqu'à 5000 dollars pour avoir "accédé illégalement à un ordinateur et manipulé des données électroniques". Plus précisément, cette femme, âgée de 43 ans et professeur de piano, a procédé au meurtre virtuel de son mari sur le jeu Mapple Story après avoir appris que ce dernier avait divorcé sans aucune raison apparente et sans avertissement préalable. Après avoir découvert la mort de son alter-ego virtuel, l'homme appela la police et la femme fut arrêtée au sud de Miyazaki. La police modère tout de même cette arrestation en affirmant que l'accusée ne serait probablement pas passée à l'acte dans la vie réelle.

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Parce qu'il est parfois frustrant de commenter l'actualité tout en s'astreignant à une certaine réserve, la rédac' a récemment pris la décision d'ouvrir une rubrique « Humeur », qui nous permet d'offrir un regard plus personnel sur l'actualité de l'univers high-tech, au travers d'articles parfaitement subjectifs qui ne reflètent finalement que l'avis de leur auteur. Aujourd'hui, profitons du calme avant la tempête que ne manquera pas d'occasionner la reprise des débats sur la loi « Création et Internet » pour tenter de voir en quoi ce projet pourra changer les choses... ou pas.

A trop vouloir en faire, nous risquerions de nous fourvoyer. Contentons-nous donc pour l'instant de voir, le plus simplement possible, pourquoi si cette loi est votée en l'état et sans mesures connexes, elle ne saura ni endiguer le téléchargement illégal, ni faire repartir l'industrie culturelle.

Hadopi : le mauvais combat ?

Marteau justice
Intéressons-nous à la musique. D'un côté, il se vend de moins en moins de disques, et de l'autre, les offres « numériques » liées à Internet et à la téléphonie mobile ne génèrent encore que des revenus modestes. Au global, il apparait que le chiffre d'affaires global de la musique enregistrée (mais pas forcément de la musique en général) décline depuis plusieurs années.

Et pourtant, nous n'avons jamais autant baigné dans la musique que maintenant. Admettons qu'en tant qu'internaute lambda, je ne souhaite pas acheter de CD, quelles solutions s'offrent à moi pour écouter mes titres préférés tandis que j'écris ces lignes ? Dans le désordre, je peux allumer ma radio ou mon poste de TV, jouer les disques empruntés à des amis ou à la plus proche médiathèque, acheter des morceaux sur une plateforme spécialisée, surfer sur des sites tels que Deezer, Jiwa et autres Goom Radio ou... piocher dans ma bibliothèque de MP3 délictueusement récupérés sur les réseaux P2P.

La radio est linéaire, Deezer n'a parfois pas le titre que je recherche. Quant à mes amis, honte sur eux : ils n'ont toujours pas acheté le dernier AC/DC ! Rendons-nous à l'évidence : BitTorrent et eMule présentent tous les avantages pour peu que je sache séparer le bon grain de l'ivraie ! Et pourtant, en tant qu'internaute lambda, je ne me contente pas du P2P. Il se trouve que j'écoute la radio le matin, lance Deezer au bureau pour couvrir les piaillements de ma voisine, et pille la collection de disque de mes amis dès que je le peux : des modèles gratuits, qui pourtant participent à la rémunération de la filière musicale.

Imaginons maintenant qu'un dispositif efficace m'empêchant de télécharger illégalement soit mis en place. Habitué que je suis à jongler entre différentes sources de musique, me ruerais-je chez le disquaire le plus proche, pillerais-je les étals numériques d'iTunes ? Pas impossible, mais il se peut aussi que je me contente d'attendre que l'album convoité soit disponible via l'un des autres canaux qui s'offrent à moi. Si je n'ai plus envie d'acheter la musique telle qu'on me la propose aujourd'hui, couper les vannes du téléchargement illégal ne me fera peut-être pas changer d'avis...

Hadopi : la ligne Maginot 2.0

Pour les besoins de la démonstration, fixons nous toutefois comme postulat de départ la proposition suivante : l'accès illégal aux oeuvres de l'esprit - musique, cinéma, jeux vidéo, etc. - est la cause des maux dont souffre aujourd'hui l'industrie culturelle. Il suffit donc de clôturer ces voies d'accès pour que le problème soit résolu !

Le raisonnement peut paraitre un brin facile, mais il ne l'est pas le moins du monde. Tenez, c'est un peu comme si vous deviez vous occuper d'une sorcière : étant donné que d'habitude on fait flamber du bois, et que le bois flotte de la même façon qu'un canard, il suffit de voir si la sorcière est aussi lourde qu'un canard pour savoir si on peut la brûler. Si la chose ne vous parait pas limpide, procurez-vous légalement le film Sacré Graal ou, anglophones.

Dans ce contexte, que propose la loi Hadopi ? Le texte instaure, rappelons-le, un dispositif de riposte graduée dans le cadre duquel sont prévus la détection des actes de téléchargement illégal sur Internet par les ayant-droits, puis l'envoi de messages d'avertissement par une autorité administrative indépendante, avant que n'intervienne le volet répressif : suspension temporaire de la ligne Internet ainsi repérée. Oublions pour aujourd'hui les problèmes que posent l'identification d'une personne par son adresse IP à l'heure du spoofing et du WiFi, la mise en place d'un système où l'accusé se retrouve présumé coupable, l'opacité des procédures de recours ou même cette étrange idée selon laquelle toute une famille devrait payer pour les actes d'un de ses membres, pour nous concentrer sur le point de départ du dispositif : la détection des contrevenants.

Celle-ci suppose que celui qui fait appel à eMule ou BitTorrent échange en clair des données sur le réseau, sans dissimuler son adresse. Mais que se passe-t-il si l'internaute décide d'utiliser un protocole chiffré grâce auquel il n'est plus possible d'analyser les paquets qui transitent vers ou depuis son ordinateur ? De la même façon, comment identifier l'adepte des réseaux P2P si celui-ci fait appel à un proxy ou à un VPN (réseau privé virtuel), qui lui permet d'inscrire un intermédiaire entre l'adresse IP qui correspond à son lieu de connexion, et le reste du réseau ?

En l'état, la loi Hadopi ne s'intéresse qu'aux réseaux P2P, qui constitue vraisemblablement aujourd'hui l'outil préféré des pirates pour télécharger illégalement des contenus. Le plus usité, certes, mais ce n'est pas le seul.

« Tu vas me prendre pour un con, mais je viens de découvrir le site cotedeporc.p2p, qui référence plein de films stockés sur Megaupload, on peut télécharger ça aussi simplement qu'un soft sur Clubic ! », m'a-t-on dit cette semaine. « Tu sais, BitTorrent c'est sympa, mais une fois que tu as goûté aux newsgroups, tu auras vite fait d'abandonner », signale un collègue de bureau (non, je ne balancerai pas !).

Hébergés aux Etats-Unis, en Allemagne, à Hong Kong, voire dans des pays où la notion de droit d'auteur n'a pas cours, Giganews, Megaupload, RapidShare et consorts ne sont aujourd'hui connus que d'une frange « technophile » de la population des internautes, mais combien de temps s'écoulera-t-il entre le moment où le téléchargement via P2P fera officiellement l'objet d'une riposte de masse et celui où leur nom circulera de MSN aux cours de récréation...

La lutte contre le P2P telle que l'envisage le projet de loi Hadopi constitue en définitive une triste réédition de la ligne Maginot : un dispositif lourd, coûteux, qui bloque la porte d'entrée mais laisse les nombreuses fenêtres de la maison ouvertes aux quatre vents. A ceci près que la ligne Maginot, elle, protégeait à peu près correctement la zone qu'elle couvrait, ce qui n'est pas la loi Hadopi puisque toute personne un tant soit peu versée dans la technique saura comment continuer à pratiquer le P2P. Et l'on n'évoque ici que le téléchargement... Quid du streaming, qui finalement n'engage pas la responsabilité de l'internaute ?

Soutenir plutôt que sévir ?

« Know your enemy », comme dirait Zach de la Rocha. Connaitre son ennemi implique de ne pas se tromper de cible. S'il est indispensable de responsabiliser l'internaute, il importe de ne pas stigmatiser vainement des pratiques déjà bien ancrées dans les moeurs.

La culture est bel et bien une marchandise, en ceci qu'il est nécessaire qu'elle génère de l'argent pour que vivent ceux qui en sont à l'origine. Il est légitime qu'un artiste, quelle que soit sa notoriété, profite des fruits de son travail à hauteur de son succès, mais si « la gratuité, c'est le vol », pour reprendre la tournure de Denis Olivennes, que faire de cette bonne vieille bande FM ? Et que penser de la presse, dont les plus vénérables représentants offrent aujourd'hui en ligne, avant même l'ouverture des kiosques, les articles de leur édition du jour ?

Poussons le vice, ô lecteur, jusqu'à imaginer qu'un journaliste soit payé pour écrire les mots que tu lis on ne peut plus gratuitement en ce moment même ? Tout n'est pas permis, et certains droits doivent être défendus pour que nous puissions continuer à vivre de cet exercice, mais la gratuité n'est pas exclue. De la même façon que la presse traditionnelle se cherche un second souffle en ligne, la culture a sans doute intérêt à accompagner les nouveaux usages plutôt qu'à freiner des quatre fers afin de préserver un existant pour lequel le consommateur ne manifeste plus la moindre appétence. L'idée ici n'est pas forcément de prôner la « culture de la gratuité », mais de développer une véritable économie du numérique. Voir où se situe la valeur à l'heure de l'immatériel, afin que personne, et surtout pas la culture, ne soit lésé.

La morale de cette histoire, c'est que la court-termiste loi Hadopi aura le mérite de ne pas réussir à attaquer à un problème qui n'est pas vraiment le bon. Quel talent ! Le plus effarant dans l'affaire est que si l'on ne change pas de paradigme, il faudra pour la loi « Hadopi 2 » étudier comment nous pourrions bloquer l'accès à tout site susceptible de véhiculer des contenus illégaux, filtrer les échanges et éradiquer les protocoles dédiés. Bref, construire un Web sympa comme tout. Un Web qui serait comme un métro sans portes : du coup, plus besoin du petit lapin qui te prévient que tu risques de te faire pincer très fort si tu laisses trainer tes doigts.

La prochaine fois, on pourra gloser pendant des heures sur les finalités de ce projet de loi, les dangers qu'il fait peser sur des notions telles que la neutralité du Net ou les libertés individuelles, ou se demander pourquoi le texte ne prévoit aucune compensation pour les artistes qu'il dit lésés par le téléchargement illégal. Et s'il nous restait un peu d'énergie après un tel programme, nous pourrions l'épuiser à essayer de comprendre comment la France peut bien défendre un texte dont le principe de base est remis en cause par les décisions du Parlement européen, ou pourquoi la question du soutien à la création n'y est que si peu abordé ?
Autrefois simple moteur de recherche qui aurait pu se faire avaler par Yahoo!, Google a su diversifier ses activités sur le web mais également dans le domaine des logiciels. Cet empire numérique n'est pas pour plaire à tout le monde, et outre les procès relatifs à Google Books ou Google News, la société est également accusée d'entretenir une politique relativement floue concernant les données personnelles des utilisateurs. Pour certains, l'avenir du web passe d'ailleurs par la fin de l'anonymat.

De la transparence d'une société...

Au cours d'un entretien recueilli la semaine dernière par le magazine Der Spiegel, la ministre de la justice allemande Sabine Leutheusser-Schnarrenberger a partagé ses craintes vis-à-vis de Google en expliquant qu'au fil des années la firme de Mountain View avait accumulé beaucoup trop de puissance. « Globalement, ce qui se passe ici, c'est la naissance d'un nouveau monopole comparable à Microsoft », explique la ministre avant d'ajouter : « je veux créer plus de transparence et m'assurer que les internautes savent où vont leurs données ». Pour Mme Leutheusser-Schnarrenberger Google doit changer immédiatement sa politique sans quoi elle n'hésitera pas à avoir recours à « des actions en justice ».

Interrogé par le magazine, Philipp Schindle, vice-président du département des ventes en Europe chez Google, explique : « nous ne vous espionnons pas, nous ne vendons pas vos données à des sociétés tierces. Nous ne sommes pas intéressés par vous en tant que personnes. Nous ne connaissons ni votre nom ni vos données personnelles, ni votre compte en banque (...) seul votre fournisseur d'accès à Internet possède votre vrai nom ».

Cependant ces positions ne garantissent pas pour autant la sécurité des informations personnelles. Le 7 décembre dernier, Eric Schmidt, le PDG de Google, rappelait que les moteurs de recherche retenaient des informations pendant un certain temps et que selon la loi en vigueur dans le pays, certaines données pouvaient être partagées avec les autorités.

... à celle de l'utilisateur

Lorsque l'on parle de transparence, il semblerait que les sociétés souhaitent plutôt recentrer la question sur les internautes eux-mêmes. C'est ainsi que Marissa Mayer, vice-présidente du département de la Recherche chez Google, expliquait au mois de juillet que le monde virtuel suivrait la même évolution que le monde physique. « Il y a très peu de choses que vous pouvez faire sous le couvert de l'anonymat dans le monde physique. Je pense qu'avec le temps, sur Internet, il y aura également de moins en moins d'anonymat, et je pense que c'est une bonne chose », déclare-t-elle en ajoutant qu'il s'agit aussi de responsabiliser les internautes.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, partage des positions similaires. Au mois de décembre, le réseau communautaire a changé sa politique en matière de vie privée. Si de nouveaux paramètres ont été ajoutés afin de régler plus finement les droits de lecture et d'écriture de ses contacts, le profil de quelque 350 millions d'internautes est soudainement devenu public par défaut. Interrogé ce weekend à ce sujet par le magazine Techcrunch, M. Zuckerberg explique qu'il s'agit-là de « la nouvelle norme sociale ». Il ajoute que ces 5 ou 6 dernières années, les internautes ont pris l'habitude de partager des informations personnelles via les blogs ou les réseaux sociaux. « Les gens sont devenus plus enclins non seulement à publier des informations de différentes natures, ils le font également de manière encore plus ouverte et avec plus de personnes. La norme sociale a évolué avec le temps ».

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